08022026

Ceux qui me connaissent savent que je suis un amoureux des Ecritures, et que j’adore en particulier me plonger dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Ancien Testament.  C’est comme disciple de Jésus que je le fais, bien sûr, à sa suite, et comme disciple de ses disciples, car eux aussi, comme leur maître, ne connaissaient comme « Ecriture » que cette Bible à laquelle ne s’étaient pas encore ajoutés les textes de Paul, les évangiles et les autres écrits qui peu à peu vont constituer le « Nouveau Testament ».  Et parmi ces vieux textes que j’ai appris à chérir, où j’ai appris à découvrir la voix de ce Dieu d’Alliance que j’ai plaisir à écouter, le passage du prophète Isaïe, que nous venons d’entendre, est cher à mon cœur.

Ceci dit, je dois vous confesser ici mon énervement.  Oui, car je trouve que l’auteur du lectionnaire a pris avec notre texte des libertés qui en abîment tout à fait l’esprit.  Il a commencé par « oublier » un verset (au moins), sans lequel, à mon avis, il est difficile de comprendre le reste.  De plus, au lieu du questionnement qui ouvre ce petit oracle, le traducteur a inventé d’en faire un ordre, un règlement, une morale, ce qui en modifie totalement la portée.

Je vous en prie, soyons donc impertinents et relisons à nouveau l’ensemble remis à l’endroit :  ce ne sera pas long !…

« N’est-ce pas ceci, le jeûne que je choisis :  ouvrir les entraves déshumanisantes, faire sauter les emprises corrompues, envoyer libres ceux qui sont écrasés, sectionner toute chaîne de corruption ?

N’est-ce pas tendre ton pain à l’affamé ?  Et les pauvres qui gémissent, ne les mèneras-tu pas à la maison ?  Et encore, le nu que tu vois, ne le couvriras-tu pas :  il est ta chair, n’est-ce pas que tu ne disparaîtras pas devant lui ?

Alors, ta lumière écloras comme l’aurore, et ta cicatrice va vite guérir.  Et voilà que ta justice te précède.  La gloire du Dieu Transcendant te recueille.

Alors, tu appelles et le Dieu Transcendant te répond.  Tu appelles à l’aide et il déclare :  « Me voici ! ».  Et il t’est possible d’écarter de toi la corruption, le doigt d’honneur et la parole creuse.

Tu partages ton âme avec l’affamé.  L’âme torturée, tu la rassasies.  Et ta lumière éclate dans la ténèbre, et ton obscurité :  c’est comme le plein midi ! » (Isaïe 58, 6-10)

Ce texte est d’une densité et d’une richesse spirituelle qui m’impressionne.  Je n’en relèverai donc que quelques éléments qui m’ont particulièrement frappé dans ma méditation d’aujourd’hui.  Et tout d’abord ceci :  l’affamé, le pauvre, le nu, il est ta chair.  Expression singulièrement forte.  Il n’est pas seulement ton prochain, ni même un membre de la famille humaine à laquelle tu appartiens, ni même quelqu’un de ton cercle d’amis ou d’intimes.  Il est ta chair, c’est toi que tu peux voir en lui, c’est ton humanité que tu reconnais en lui, comme un miroir où tu découvres qui tu es.  L’hébreu biblique pourrait encore me pousser à traduire :  « il est… ton corps ! »  En effet, c’est le même mot que Jésus utilisera lorsqu’il nous invitera à manger sa propre chair, comme nous le transmet l’évangile de Jean (chapitre 6).

Une autre expression m’a profondément touché.  Elle vient à la fin de l’extrait que nous avons entendu :  tu partages ton âme avec l’affamé.  Ton âme, c’est ton souffle vital, cela même qui te fait vivre.  On peut se demander si ce qui va rassasier l’affamé, c’est seulement de quoi manger, ou bien :  n’attend-il pas autre chose ?  A mon avis, ce qui est ici en jeu, c’est plus qu’une simple solidarité, déjà merveilleuse cependant, c’est plus qu’un geste d’humanité, si précieux cependant, mais qui me laisse extérieur à la faim de l’affamé.  Il est question d’une communion d’âme à âme.  Rejoindre l’âme torturée et la rassasier, soit, mais de quoi ?  En d’autres termes, nous par exemple, quelle faim nous habite, que seule une âme amicale, proche, peut venir rassasier ?  Avons-nous besoin de quelque chose ou plutôt de quelqu’un ?  Et si je lis bien le texte, j’en arrive à comprendre que « partager son âme », c’est précisément ce que fait notre Dieu, c’est son geste à lui, c’est donc aussi lui qui se révèle, lorsque quelqu’un, n’importe qui, partage son âme avec l’affamé.  Au cœur de ce partage d’âme, le visage de Dieu se profile et se montre.  C’est peut-être d’ailleurs ça qu’Il aime, Lui…

Mais ce n’est pas tout !  Quelque chose d’autre m’a étonné, c’est que le discours s’ouvre par une question.  Le Dieu omniscient perd son temps, pourrait-on dire, à nous poser une question, au lieu de nous expliquer tout simplement ce qu’il faut faire.  Oui, me dira-t-on, mais c’est un procédé rhétorique bien connu !  Celui qui questionne connaît d’avance la réponse et va nous la donner sans tarder, comme il convient.  En sommes-nous bien sûrs ?  Et si nous prenions ceci comme une vraie, une authentique question, dont Dieu n’a pas la réponse, puisqu’il nous la demande, à nous ?

Et pour commencer, la question fait de nous des interlocuteurs.  Notre Dieu ne se pense pas tout seul, il veut un dialogue.  Si pour nous, sa parole est importante, il faut prendre conscience que pour lui, la nôtre aussi a beaucoup de valeur.  En nous questionnant, il nous donne la parole, au sens le plus littéral de l’expression.  Mais maintenant, allons jusqu’au bout de cette réflexion :  il nous est demandé encore d’exprimer notre avis.  Ce n’est pas la première fois que Dieu fait cela.  Il y a bien longtemps déjà, lorsqu’il fallait décider du sort de Sodome et de Gomorrhe, Dieu a estimé qu’il ne pouvait pas s’engager sans en parler à Abraham.  Il nous fait confiance, et notre réponse lui est nécessaire, semble-t-il.  Notre humanité a sa place, une vraie place, dans le débat.  Nous ne sommes pas des marionnettes. Donc, si Dieu pose la question, c’est qu’il considère que nous savons si le choix qu’il nous soumet est le bon, s’il correspond à ce qu’il est, lui, Dieu.

Peut-être que dans le « plus humain » se cache le « plus divin ».  Ou, comme l’a écrit le père Jean Radermakers[1] :  « La prière est un dialogue d’amour.  C’est, au fond, Dieu qui parle dans l’homme qui parle à Dieu. »

[1] Jean Radermakers.  Ta Parole, ma demeure ; entretiens avec Fernand Colleye.  Editions Fidélité.  Namur-Paris 2005.  page 210.

frère Etienne

Lectures : Is 58, 7-10 ; 1 Co 2, 1-5 ; Mt 5, 13-16

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