L’évangile que nous venons d’entendre, est à mes yeux un texte particulièrement difficile. Il nous parle bien de vie et de mort, le mot « résurrection » y surgit dans toute sa splendeur, mais, sorti de là, il reste pour moi bien énigmatique. Il est très juif, déjà, car au lieu de nous offrir un traité théologique ou un catéchisme qui expliquerait tout, il nous raconte une histoire, et c’est au fil de ses péripéties que peu à peu se dévoile un mystère qui ouvre davantage de questions qu’il n’apporte de réponses, et encore moins de solutions. Vivre avec des questions, c’est bien là le clin d’œil gentiment amusé que cette vieille tradition nous lance encore.
Comme je l’ai dit, ce récit comporte une part d’inexplicable -comme toute histoire humaine, finalement-. J’y perçois un au-delà qui échappe à toute rationalité étroite, à toute tentative d’arriver à une conclusion qui fermerait le débat, comme pour une équation du second degré ou comme pour un théorème de géométrie. Ce texte chante la vie, soit, mais sans jamais la réduire à un calcul élémentaire. C’est toute la différence que faisait le philosophe Gabriel Marcel entre un mystère et un problème : le mystère, disait-il, c’est une question qui ouvre sur une autre question.
Je contemple ce morceau d’évangile, et j’aime chez lui cette invitation à affronter un questionnement parfois bien dérangeant : mais peut-être, dans ces interrogations inconfortables, avons-nous la chance de toucher ce qu’il y a de plus fondamental dans le cœur de l’homme, et de l’éveiller à nouveau. A ce propos, je me rappelle cette petite devise que j’ai gravée un jour sur le linteau de ma mémoire, et qui vient d’un vieux maître juif à qui l’on demandait : « pour vous, en quoi consiste la vie ? » « C’est simple -répondit-il- : réveiller les étincelles », ces étincelles divines qui sommeillent dans le cœur de chacun.
Il y a, dans cette histoire que nous raconte Jean, quelque chose qui n’appartient qu’à Dieu, qu’au Transcendant, qu’à l’ « Au delà de tout », selon la belle expression d’un vieux Père de l’Eglise. Comme s’il fallait sans cesse laisser derrière nous nos petites réponses et entendre, dans les expressions parfois obscures de ce texte, un autre appel, un appel infini qui dépose en nous son léger murmure, mais dont on ne peut pas s’emparer, dont on ne peut pas faire sa chose.
Au fil de ma lecture, j’ai donc l’impression que la personne de Jésus m’échappe et qu’il ne correspond plus aux poncifs habituels dans lesquels si souvent on serait tenté de l’enfermer. Tout est énigmatique, ici, et je me dis qu’il est bon de goûter ce texte maintenant, tandis que se rapproche la semaine la plus intense de notre calendrier liturgique, afin de laisser le mystère de Jésus venir à nous et nous donner la possibilité d’y contempler toute sa nouveauté.
Regardons cela. Laissez-moi vous partager les questions que ce texte provoque en moi, et laissons-les descendre en nous tranquillement, paisiblement, sans plus. C’est une invitation à rencontrer le vrai Jésus, le Jésus authentique, au moment où s’approche l’épisode le plus décisif de son existence et où il va nous révéler le cœur même de son être. De ce point de vue, la composition assez géniale de ce récit souligne le porte à faux permanent qui existe entre Jésus et les autres protagonistes de la scène. Manifestement, les disciples, par exemple, ont du mal à saisir ce qui se joue ici. Et moi, ai-je bien tout compris ?
Que veut dire Jésus lorsqu’il affirme : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié » ? Pourquoi n’accourt-il pas chez son ami Lazare mourant ? Et pourquoi, après deux jours (et non pas trois, par exemple ! Mais en fait, nous avons ici une citation du prophète Osée : « Après deux jours, il nous fait vivre, et le troisième, il nous relève[1]. ») décide-t-il d’y aller quand même, tandis qu’on l’informe du danger qui le menace, et qu’après tout, il sait déjà que son ami est mort ? Et que veut dire cette phrase : « Je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez » ? Est-ce une sorte de cynisme, ou bien cela cache-t-il autre chose ? Il se réjouit de n’avoir pas été là, dit-il : quel est le sens de cette absence ? Ce sera d’ailleurs l’interpellation de Marie : « si tu avais été ici !… ». Et encore : pourquoi Jésus, qui se présente comme maître de la vie, ne réveille-t-il que Lazare ? Qu’est-ce que Jean nous enseigne par là ? Continuons : les gens se posent-ils vraiment une mauvaise question lorsqu’ils se disent : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir ? » Enfin, on parle bien de réveil, puisque plus haut, Jésus lui-même affirme que « Lazare, notre ami, s’est endormi ». Mais de que type de réveil s’agit-il, puisque Lazare devra à nouveau mourir ? Est-ce cela, la résurrection ?
Que veut-on nous faire comprendre ? Jésus serait-il « simplement » une sorte de super magicien, capable juste de ranimer des gens (mais pas tous), en attendant l’inéluctable issue fatale ? Ou bien veut-on nous initier à autre chose, et nous faire pénétrer le cœur du secret que renferment les plus profondes de nos interrogations ?
J’aime l’idée qui est chère à notre frère Hubert, selon laquelle l’Evangile opère un déplacement. Cela signifie aussi, pour moi, l’épreuve de la confiance. C’est bien l’enjeu du dialogue entre Jésus et Marthe, dans cet évangile que nous venons d’entendre. Toute confiance, tout accueil de celui qui vient, dans son altérité, ébranle quelque chose, met à mal les discours tout faits d’avance et les sécurités trop faciles et trop simplistes, mais ouvre au réel, de l’autre comme de nous-mêmes. Faisons-nous confiance à Jésus, précisément là où il nous déplace ? Faisons-nous confiance au réel de son mystère ? Peut-être qu’alors, le laissons-nous aussi dévoiler véritablement qui nous sommes, et peut-être qu’alors, nous recevons-nous réellement de lui : Ne serait-ce pas cela, déjà, l’entrée dans la résurrection ?
[1] Osée 6,2
frère Etienne
Lectures : Ez 37, 12-14 ; Rm 8, 8-11 ; Jn 11, 1-45
