Sur le mont des Oliviers à Jérusalem, juste en face du monastère des bénédictines, se trouve un modeste édifice roman où les pèlerins peuvent voir la marque du pied de Jésus dans un rocher, ultime trace du passage du Christ sur terre selon la tradition. Saint Ignace de Loyola s’y rendit à plusieurs reprises en 1523, alors qu’il cherchait à comprendre la volonté de Dieu pour lui et demandait au Christ d’imprimer dans son cœur des marques aussi profondes que celles qu’il avait laissées dans la pierre. Si l’attachement d’un homme fut tel envers Jésus, on peut imaginer ce que vécurent ses disciples les plus proches lors de la disparition de leur maître à leur regard. L’acceptation qu’ils font de son départ, il le marque par une première prise de distance qui est celle de la longueur d’une marche autorisée le jour du Sabbat.
Le Sabbat est cet espace de temps précieusement gardé pour que les choses et les événements n’étouffent pas la relation à Dieu et aux autres, les amis, la famille, l’amour et l’amitié. Si cela est toujours vrai, on peut s’interroger sur l’ouverture des grandes surfaces le dimanche : uniformité du temps et oubli de la Transcendance.
Le départ de Jésus n’est ni abandon, ni oubli désabusé, mais espace pour se recueillir et accueillir sa présence renouvelée.
Et pour ce faire, la première réalité qu’ils établissent afin de relier la terre au Ciel est de créer jour après jour une communauté qui va se tenir habituellement dans la chambre haute, c’est-à-dire, pour qui la prière sera prioritaire, sera le lien indéfectible maintenu avec Jésus et son Père dans l’Esprit.
Cette communauté est faite d’hommes et de femmes, bien différents, qui ne s’observent pas l’un l’autre, mais qui ont le regard tourné dans la même direction : le Christ qui donne à nos actions quotidiennes la puissance et la consistance de l’éternité.
Jésus y est le point de convergence de toutes nos relations. Cette expérience de vie communautaire est sans doute l’idéal de sainteté dont notre monde actuel a besoin. C’est ce que me disait récemment une petite sœur de Jésus : « aujourd’hui, les gens n’ont pas besoin de héros singuliers à imiter, mais de communautés qui réussissent leur vivre ensemble, qui montrent que l’unité faite de différences est possible. Nous allons devenir saints, mais tous ensemble. » Les moines de Tibherine en sont un exemple, évoqué dans notre lecture au réfectoire ces jours-ci. Et la règle de saint Benoît porte en elle cet idéal : « Les moines ne préféreront absolument rien au Christ ; qu’Il nous amène tous ensemble à la vie éternelle ! » Alors que les religions et les Eglises sont tentées par le repli identitaire, que la paix entre les nations est loin d’être une évidence, que les relations hommes-femmes se détériorent par des mouvements qui attisent l’hostilité entre les sexes et les orientations sexuelles, les disciples de Jésus restent reliés à lui, le placent au centre de leur vie et le laisse purifier les relations de ce qui pourrait les saboter. Plutôt que maîtrise et possession de l’autre, ils cherchent à vivre des relations libres de désirs, mais vivantes et fécondes par la recherche du vivant dans l’autre.
Si la communauté est la maison du Seigneur dont parle le psaume, cette maison qui nous donne lumière, protection, joie et compassion pour chaque jour, elle est aussi le lieu où nous cherchons sa Face dans le visage de nos sœurs et frères, en nous posant et reposant sans cesse la question : Comment vais-je aimer et me laisser aimer de façon juste aujourd’hui, pour que rien de Lui ne se perde, mais qu’Il continue son action à travers nous.
Aimer et se laisser aimer, c’est s’exposer à une souffrance toujours possible et même probable, mais la souffrance acceptée dans la foi est de l’ordre de l’enfantement, du portage, de la patience, de l’endurance, de la persévérance, parfois de l’obstination pour que l’essentiel demeure et triomphe ; et cet essentiel, c’est la gloire de Dieu, c’est-à-dire la manifestation majestueuse de sa Présence.
Mais, pour comprendre les paroles hautement spirituelles de Jésus en saint Jean sur la Gloire, il conviendrait de revenir d’abord à quelque chose de basique et pourtant pas évident dans notre vie humaine aujourd’hui : le respect, la considération que je peux avoir pour quelqu’un. Dans le mot respect, vous avez retro spicere ou re spicere. Prendre une distance nécessaire pour laisser l’autre exister et être lui-même et le ré-envisager sans cesse, le regarder à nouveau, c’est-à-dire ne pas l’enfermer dans mon jugement sur lui. Dans le mot considérer, vous trouvez en latin cum et sider, avec et étoile. On pourrait dire alors : avec cette personne, je fais l’expérience de ce que je peux éprouver quand j’admire une étoile scintillant dans la nuit. La vue de cette personne me remplit d’une joie admirative, non pas dirigée sur elle-même comme une fascination, mais m’orientant plutôt vers la réalité divine et me conduisant ainsi plus haut que moi-même. Rendre gloire à une personne, c’est lui dire qu’elle a du poids, qu’elle compte dans ma vie, qu’elle a une place de choix dans mes relations. Pouvons-nous dire cela de Dieu dans nos vies ? Oui, sûrement, si nous mettons notre confiance dans le Christ, dans l’expérience qu’il a de la gloire et de la connaissance du Père.
Le psalmiste dit quelque part en s’adressant à Dieu : « Ma gloire, tu me redresses la tête. » Quand je fais l’expérience de Dieu, je me sens digne de vivre.
frère Renaud
Lectures : Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1b-11a
