13092026

Un matin, en charge de deux petites filles, j’ai été témoin d’une de ces disputes dont elles ont le secret ! Après un temps d’apparente accalmie, je leur dis : « Allez, c’est un nouveau jour qui commence, si on tournait la page ! » Et la plus jeune, huit ans, de me répondre, ses grands yeux noirs rivés  dans les miens : « Jamais je ne tournerai la page ! » Et moi de m’entendre dire : «  Il faudra que tu apprennes à tourner des pages, sans quoi tu ne seras jamais heureuse ! »

J’ai pensé à cet épisode en lisant le texte de  Ben Sirac le Sage et me suis dit que la  rancune et la colère, jugées choses abominables aux yeux du Seigneur, le sont, j’oserais dire d’abord, pour celui qui en est la proie. Ce qui est fabuleux dans le récit biblique ou dans l’Evangile, c’est qu’il s’enracine dans l’expérience humaine. Se mettre en colère peut être une réaction saine devant le ressenti d’une injustice qui demande réajustement ou réparation. Dans la Bible Dieu lui-même ne se met-il pas en colère ? Oui, il y a de saintes colères !

Mais  y demeurer sans agir et s’emmurer dans la rancune devient chemin de mort, parce qu’une telle attitude enferme la vie, coupe court à l’avenir et rend l’existence amère !   L’expérience nous apprend qu’il y a une autre voie : dépasser ce qui a été ressenti comme préalablement indépassable par l’action ou par la décision de ne pas se laisser dévorer par l’amertume, cela  libère le cœur et l’énergie, et la joie !  C’est la grande leçon du Deutéronome : « Tu as devant toi la mort ou la vie, le malheur ou le bonheur, choisis donc la vie ! »

Un livre bouleversant d’humanité s’inscrit  dans cette veine, La Paix est notre avenir, Un voyage de réconciliation en Terre sainte,  (1) un guide de voyage différent,  écrit communément par Aziz Abu Sarah, palestinien,  et par Maoz Inon,  israélien. Ils sont tous deux endeuillés : le premier a perdu un frère,  mort d’avoir été maltraité dans les prisons d’Israël, le second ses parents sauvagement assassinés ce fameux 7 octobre 2023. Pour eux, la haine est vaine et aliène celui qui en est prisonnier. « Depuis l’âge de 10 ans, écrit Aziz, je n’avais été guidé que par le chagrin et la colère, j’étais devenu l’esclave de ceux qui avaient tué mon frère. » Pour tous les deux, écouter l’histoire de l’autre est le seul moyen de tourner la page de la détestation et rendre l’avenir possible.

En d’autres mots, tourner la page, c’est entrer dans une nouvelle dynamique intérieure et  poser un  regard neuf sur l’autre, qu’on n’enferme plus dans l’offense ou le camp ennemi et à qui on donne ou rend le droit d’exister.  Cette attitude, je pense,  s’apparente au pardon.  Mais c’est tout un chemin, une transformation intérieure qui demande du temps. C’est un choix qui a mûri,  une attitude délibérée que l’on décide de cultiver. « Combien de fois faut-il pardonner ?,  demande Pierre à Jésus. « 70 fois sept fois », répond le Maître. Vu la symbolique des chiffres, autant dire toujours !

Et, pourtant, ce n’est pas facile, nous le savons tous. Une amie me disait l’autre jour qu’elle avait du mal à pardonner à sa soeur qui, à presque 90 ans, avait toujours cette attitude dominante de l’aînée qu’elle ne supportait pas ! Comment se départir de ses ressentiments si ce n’est en construisant une relation plus juste ? Mais si l’autre n’entend pas cette souffrance ?

Si le pardon n’est pas naturel, où en puiser la force ? Dans ce désir humain que la vie reprenne le dessus ? Bien sûr, mais il en faut de la force tout seul ! Les livres bibliques, offerts à notre foi,  nous révèlent un Dieu qui aime en premier et dont le nom est miséricorde. Le psaume d’aujourd’hui loue un « Seigneur de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour,  qui pardonne les offenses ». Ainsi nous pouvons nous insérer dans ce courant d’amour pour entrer à notre tour dans ce mouvement de miséricorde et de pardon. Et, si, dans une circonstance extrême, celui-ci est vraiment trop difficile voire impossible, on peut dire comme Jésus à son père : « Pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font. »

Les lectures du jour insistent sur le lien entre le pardon de Dieu et le pardon de l’homme, ce que nous trouvons aussi dans la prière du «  Notre Père ». Le pardon de Dieu ne vient pas en second comme  récompense  à celui de l’homme. Non, nos efforts de pardon et de réconciliation, se nourrissent de l’amour miséricordieux de Dieu et en sont le signe, le témoignage. Prévaut ici la logique divine de l’amour en surabondance, que chacun est invité à accueillir et à faire circuler. Ce que n’a pas fait le serviteur de la parabole. Débiteur démis de ses dettes, il accable son compagnon. Il n’a rien compris du geste de son maître de lui remettre ses dettes colossales. Il refuse cette spirale vertueuse et s’enferme dans une logique de mort, s’infligeant lui-même son châtiment. « Le pécheur est flagellé par son propre péché », dit un commentaire. (2)

Enfin, Il est peut-être judicieux de s’arrêter au mot « dette » utilisé par Matthieu, dans la parabole comme,  plus en amont de l’Evangile (6, 12), dans le passage où Jésus apprend à ses disciples à prier et où il dit : « Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs ». (3) Ce terme à connotation économique est magnifiquement suggestif. Libérer nos débiteurs, revient alors à leur dire : « Tu ne me dois rien, tu es libre à mon égard.» C’est casser la logique du donnant-donnant, renoncer à toute relation de domination et accéder au régime de la gratuité de l’amour,  comme nous ne devons rien à Dieu tout en lui en étant infiniment reconnaissant d’être pour nous Source de Vie.

Marie-Pierre Polis

Notes

  1. Aziz ABU SARAH et Maoz INON, La paix est notre avenir, Un voyage de réconciliation en Terre Sainte, L’arbre qui marche pour la traduction française, 2026. Extrait : p. 153
  2. Les quatre Evangiles, Traduction de la Vetus Syra, EDB, 2024,
    Mt 18, 34 – Note A, p. 86
  3. Traduction liturgique (AELF)

Lectures: Si 27,30-28,7 ; Ps 102 (103) ; Rom 14, 7-9 ; Mt 18, 21-35

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