20092026

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais personnellement, je trouve qu’avec sa parabole des ouvriers de la onzième heure, Jésus n’a pas eu peur de provoquer ni même de choquer son auditoire.  Son « Royaume des cieux »  se réduirait-il à un système économique basé sur l’arbitraire et sur l’exploitation des travailleurs, à l’image de ce que décrit Emile Zola dans « Germinal », un de ses plus célèbres romans ?  Si ce n’est pas le cas, de quoi donc Jésus veut-il nous parler ?  Toute parabole contient un secret, on le sait.  Essayons donc d’en démêler l’écheveau, au moins un petit peu.

Une analyse de Jean Delorme et de Jean-Yves Thériault1 va nous donner quelques éclaircissements importants.  Ils insistent sur un premier critère essentiel pour entrer dans le genre littéraire de toute parabole :  il y a nécessairement quelque part une -voire des- anomalie qui suscitera chez l’auditeur une question et l’éveillera au message caché que contient le récit.  C’est ainsi que Jésus parle d’un « Royaume », celui des cieux, soit :  mais où est donc le roi ?  Et ce fameux « Royaume » se limiterait-il à un domaine viticole comme il en existe tant ?  Ce sur quoi le texte insiste ne décrit pas ce que peut être un territoire soumis ou non au pouvoir d’un roi.  Le « Royaume », c’est une histoire, une histoire bien humaine.  Le « Royaume » est vie et, comme on le verra, une vie qui en appelle au « point de bonté » au plus profond de chaque être.  Donc, quand Jésus évoque le « Royaume », il nous plonge au cœur de l’énigme que sont chacune de nos existences et nous invite à toucher ce que masque l’évidence apparente de ce qui fait notre quotidien.

Continuons cette exploration.  Tout commence par un contrat d’embauche, comme cela se fait dans des relations de travail normales.  Mais les choses vont se modifier au cours de la journée, le vocabulaire du récit va changer de tonalité.  Bientôt, il ne sera  plus question d’embauche, ni même de salaire :  Le maître n’embauche plus, il… envoie (comme des… apôtres ? apésteilev en grec).  Et il n’y a plus de contrat :  le maître dit simplement qu’il « donnera ce qui est juste ».  Sans doute ne veut-il pas apparaître comme un patron fantasque et tyrannique, mais à quoi fait-il allusion lorsqu’il parle de « ce qui est juste » ?

Et une nouvelle anomalie :  la onzième heure !  Jean Delorme et Jean-Yves Thériault insistent sur ce point.  A cette heure du début de la soirée, elles sont vides, les places où se réunissaient les ouvriers en quête de travail.  Tous les auditeurs de Jésus le savent :  plus le jour avance, moins on est dans une situation normale d’embauche.  Que le maître sorte à cette heure-là, et qu’il trouve des personnes à engager (à envoyer, selon le vocabulaire significatif de la parabole), rien n’est plus improbable.  Voilà un indice qui, à nouveau, doit nous interroger.

Remarquons encore ceci :  Le titre du maître de la vigne a changé, entre le début de l’histoire et sa fin.  On commence par le désigner comme « maître de maisonnée », et plus précisément « patron » de maisonnée (despóti, en grec).  Mais au verset 8, il devient « seigneur de la vigne » (Kúrios en grec).  Ce dernier nom est lourd de sens :  ne nomme-t-on pas ainsi Dieu lui-même, le « Seigneur de l’univers » ?  Et la vigne, n’est-elle pas le symbole de ce peuple dont le Dieu de l’Alliance a fait un jour son partenaire ?  On sent bien qu’ici, quelque chose a basculé.  Nous entrons dans un autre ordre de réalité.

Une petite histoire –rabbinique, cela va de soi !- va nous mettre sur la voie.  « A quoi cela peut-il être comparé ?  A un roi qui avait embauché beaucoup d’ouvriers.  Il y en avait un qui se donnait trop de mal pour son travail.  Que fit le roi ?  Il l’emmena faire un tour avec lui.  Quand arriva la onzième heure, les ouvriers vinent recevoir leur salaire et le roi paya aussi un salaire complet à cet ouvrier-là.  Les autres se plaignirent en disant :  « Nous nous sommes fatigués tout le jour tandis que celui-ci ne s’est fatigué que deux heures, et il lui donne un salaire complet comme à nous. »  Le roi leur dit :  « Celui-ci s’est fatigué en deux heures plus que vous durant toute la journée. »  Camille Focant2, chez qui j’ai trouvé cette parabole, ajoute le commentaire suivant :  « (le roi) a bel et bien respecté ce principe essentiel (de payer chacun) non pas sur base de la quantité du temps passé au travail, mais en tenant compte de la qualité du travail accompli.  Cette réponse… ne remet pas en cause le principe fondamental de justice. »

De la même façon, la parabole proposée par Jésus opère un déplacement.  Pour Camille Focant, il s’agit de passer du quantitatif au qualitatif.  C’est une piste intéressante, car elle nous place sur le terrain de ce qui ne peut pas se payer, de ce qui est sans prix, et c’est bien là, je pense, que la parabole veut nous entraîner.  Ce qui un jour a illuminé notre existence et qui nous a fait comprendre à quel point elle est aimable et précieuse, cela ne saurait se comptabiliser ni se fractionner.  Alors, ce qu’on reçoit, c’est tout, nécessairement, que ce soit dans les derniers ou dans les premiers jours de notre vie.  Et que ce soit pour les premiers ou pour les derniers d’entre nous.  Et j’ajoute : il n’y a pas là injustice, mais invitation à entrer dans la joie providentielle d’un éblouissement où, désormais, tout prend sens.

Un exemple :  On trouve, dans un très ancien texte chrétien -l’évangile de Thomas3– une interprétation suggestive du verset de la parabole à propos des derniers et des premiers :   « Beaucoup de premiers deviendront derniers et ils deviendront unifiés. »  L’unification dont il est ici question est celle de l’enfant, du petit enfant que Jésus, à d’autres moments donnera comme modèle pour qui veut accéder au « Royaume des cieux ».  Redevenir un enfant, retrouver la beauté originelle d’une spontanéité sans arrière pensée et d’une intense curiosité s’émerveillant d’un monde encore à comprendre, c’est, pour l’évangile de Thomas, le fameux « salaire » que le « maître » souhaite « payer » même à celui qui arrive après tout le monde.

Un autre exemple :  celui de saint Antoine4, le père de la vie monastique.  On conserve de lui une vingtaine de lettres par lesquelles il transmet à ses disciples le cœur de son expérience spirituelle.  A plusieurs reprises, il invite le lecteur à « prendre conscience de sa vraie nature », qui a peut-être été abîmée et blessée, mais qui n’attend que de retrouver son éclat premier, obscurci sans doute mais pas éteint, que l’Esprit saint n’a de cesse de rendre à sa lumière.  N’est-ce pas cela que le « Seigneur » -pour reprendre son vrai titre- offre à chacun de  ceux qu’il a envoyé à sa vigne ?  N’est-ce pas cela la bonté et la justice dont il parle ?  Et même le dernier n’est-il pas digne que soit réveillée en lui sa vraie nature, le lumineux « point de bonté » que j’évoquais au début ?

Maintenant, à mon tour d’être un peu provocant :  Quel nouvel éclat de lumière chacun d’entre vous (d’entre nous) a-t-il pu découvrir en lui, dont il peut dire :  voilà la pièce d’argent que le maître m’a remise lorsqu’il m’a envoyé travailler dans sa vigne ?

frère Etienne

1 Jean Delorme et Jean-Yves Thériault.  Pour lire les paraboles.  Collection Lectio Divina.  Cerf, Paris 2012.  Chapitre 2 page 39 :  tout le chapitre.

2 Camille Focant.  Les paraboles évangéliques.  Collection Lire la Bible.  Cerf, Paris 2020.Page 181-182

3 François de Borman.  L’évangile de Thomas.  Collection Autres Regards.  Edition Mols, France 2013.  Page 69

4 Saint Antoine. Lettres. Spiritualité Orientale n°19.  Abbaye de Bellefontaine 1976.  Pages 54, 59, 63, 74,77…

Lectures : Is 55, 6-9 ; Ph 1, 20c-24.27a ; Mt 20, 1-16

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