S’adressant à ses apôtres appelés à annoncer le Christ Jésus, ce dernier les invite à ne pas craindre. Et il le répète par trois fois. Ces craintes, ces peurs qui parasitent notre vie, l’encombrent et la pourrissent, nous les connaissons. Chacun selon son histoire et sa personnalité. Peur de dire des bêtises, de ne pas réussir, de ne pas être à la hauteur. Peur de critiquer, d’aller trouver son chef, et aussi la peur pour sa vie, la peur de mourir… Les exemples ne manquent pas et la liste pourrait s’allonger. Ne pas oublier cette peur d’évoquer le Christ, de se déclarer pour Lui devant ceux et celles qui ne sont pas de notre bord chrétien.
Il y a donc des peurs qui empêchent l’Évangile. Il faut s’en occuper pour qu’elles n’envahissent pas tout et détruisent toute intériorité, elles rabattent la confession et étouffent la foi. Elles ne sont pas vaines parce qu’elles pèsent sur la vie, elles empêchent de crier sur les toits, elles renvoient dans l’obscur.
Ce qui m’a spécialement intrigué dans ce passage, c’est l’allusion aux moineaux. Le « sans crainte », la vie déparalysée, vient après le renvoi aux moineaux. Que signifie ce renvoi aux moineaux ? Pourquoi y faire allusion ?
L’insistance de Jésus porte sur le caractère dérisoire de ces moineaux : selon l’échelle des marchandises, ils ne valent pratiquement rien, on les vend pour deux sous. Mais malgré leur valeur dérisoire, même si on les compte pour rien, ils ont leur place dans la création. Ils sont là. Sans pourquoi. Comme « La rose est sans pourquoi ».
Est-ce simplement pour nous rappeler de faire place à la gratuité, au désintéressement dans nos vies ? De ne pas tout faire par calcul, par intérêt. « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent … ». Voyez les lis des champs, ils ne travaillent pas, ils ne filent pas… » Il me semble pourtant ici que ce n’est pas l’intention de Jésus.
Et s’il s’agissait de découvrir qu’il y a de l’incommensurable dans le monde, dans la vie telle qu’elle est ? L’incommensurable, selon l’expression du philosophe François Jullien, c’est ce qui ne rentre pas dans les mesures habituelles, ce qui en déborde, en échappe. Ce qui ne rentre pas dans les valeurs déposées et qui peut être dérisoire. C’est sans prix, comme nous le disons spontanément. Quelqu’un peut regarder, voir ces moineaux qui picorent insouciants et inoffensifs comme de l’incommensurable. Pour un autre, ce sera un paysage, pour un autre ce sera des enfants qui jouent, pour un autre un geste d’une femme aimée. Quelque chose alors s’ouvre, quelque chose se dé-couvre et ouvre tout à coup la fermeture du monde et fait une éclaircie, une clairière, une brèche. Il y a de l’incommensurable dans le monde, à même la vie. Ce n’est pas à chercher dans un autre monde, un ailleurs, du surnaturel. Des moineaux ! Il ne s’agit pas non plus de se forcer à voir de l’incommensurable à droite et à gauche. Jésus renvoie aux moineaux, ce qui est sous nos yeux. Ça n’a rien de surnaturel, d’extra-ordinaire. Ce qui est sollicité, c’est à la fois de l’attention et de la grâce.
On peut se demander ce que cela peut avoir à faire avec la confession de la foi et avec les peurs. Mais si tout dans le monde rentre dans les communes mesures, dans les cadres établis, les codes admis, s’il n’y a plus d’incommensurable, alors le monde et l’histoire se referment dans les calculs, les intérêts. Ce n’est plus qu’un monde à gérer économiquement. C’est un monde qui abandonne l’humain, l’humanité, et la verrouille dans les poids et mesures, les marques déposées.
Un monde où de l’incommensurable a sa place, un monde où il y a de l’incommensurable est aussi un monde moins fixé par les peurs ; il est moins rigide, plus souple, plus libre. Il y a de l’ouvert, comme une fermeture-éclair qui s’ouvre et laisserait transparaître le ciel ou un visage, une musique.
On voit ainsi où conduit la dynamique évangélique de Jésus : un monde respirable est un monde où tout n’est pas ramené à ce qui se compte, aux mesures du monde marchand et de plus en plus technique.
A certains moments, il peut nous sembler que notre humanité, et nous sommes dedans, accumule faute sur faute. Mais, comme dit saint Paul, le don gratuit de Dieu fait l’échancrure par où passe ce qui dépasse.
frère Hubert
Lectures : Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33
