Cette page d’évangile est lue assez souvent dans nos eucharisties, car non contente de trouver sa place dans notre parcours dominical de l’évangile de Matthieu, une année sur trois, elle a été retenue pour les fêtes du 22 février et du 29 juin. Aussi, quand on est appelé à la commenter une fois de plus, on risque toujours d’être un peu à court d’idées. Que faire alors ? Dire que vous m’entendrez là-dessus une autre fois ? Ça vous arrangerait. Mais ce n’est pas cela qui m’est demandé. Alors, dans un cas pareil, ce qu’il faut faire, c’est appeler la liturgie au secours. Car, il y a bien longtemps, dans la foulée du deuxième Concile du Vatican, on a choisi la première lecture du dimanche en fonction de l’évangile. C’est une invitation à comprendre l’évangile à la lumière d’un autre texte de la Bible. Allons-y.
Dans le livre du prophète Isaïe, le Seigneur annonce qu’il compte appeler son serviteur Éliakim au poste de gouverneur. Il dit entre autres à son sujet : « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira. »
Et aujourd’hui, Jésus dit à Pierre : « Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » Pierre doit bien deviner que la mission qui va lui être confiée ressemblera à celle d’Éliakim. Pour des raisons que j’ignore, le lectionnaire écrit clef avec f quand il s’agit du gouverneur, sans f quand il s’agit de Pierre, mais je suppose que cela n’a pas d’importance…
Toujours est-il que la vocation de Pierre est calquée sur celle d’Éliakim. Avec tout de même une grande différence : la clef du gouverneur ouvre et ferme la porte de la maison de David ; celles de Pierre, les portes du royaume des Cieux. Ce n’est pas rien. J’imagine que Pierre a dû ressentir une certaine fierté. Mais, en se souvenant de l’oracle d’Isaïe, il aurait pu aussi penser à autre chose. C’est que le Seigneur, par la voix du prophète, avait dit à Shebna le gouverneur : « Je vais te chasser de ton poste, t’expulser de ta place. Et, ce jour-là, j’appellerai mon serviteur. » Pierre n’est pas seulement appelé à recevoir des clefs, il est désigné pour remplacer quelqu’un qui va être chassé. En lisant l’évangile de ce jour, on ne songe pas tout de suite, d’ordinaire, que c’est cela que Jésus a en vue.
Cependant, il y a dans le texte un indice qui pourrait le suggérer. Ce dialogue entre Pierre et Jésus survient quand ils sont arrivés dans la région de Césarée-de-Philippe, en terre étrangère. Jésus n’y est pas en vacances. Il s’est retiré là-bas pour se mettre à l’abri, parce que cela commençait à sentir le roussi dans son pays. Et la suite de l’évangile, que nous entendrons dimanche prochain, le dit clairement : à partir de ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué… Bien entendu, si Jésus est mis à mort, cela ne veut pas dire que Dieu le désapprouve comme il avait mis en cause le gouverneur Shebna. Mais Dieu n’en choisit pas moins un homme pour qu’il succède à son Christ, comme il en avait appelé un pour remplacer Shebna. Pierre aura un peu de peine à se faire à cette idée – mais je laisse à un autre le soin de commenter l’évangile du dimanche à venir. Pourtant, l’allusion aux clefs que l’on transmet aurait pu lui mettre la puce à l’oreille. Comme le dit la liturgie de l’avent, c’est Jésus qui est la Clef de David. C’est quand il est écarté qu’un autre doit recevoir les clefs du Royaume.
Voilà. Si cette homélie vous semble bizarre, veuillez la considérer comme un simple prélude à celle que vous aurez la joie d’entendre ici dans huit jours. J’ai préparé le terrain.
frère François
Lectures : Is 22, 19-23 ; Rm 11, 33-36 ; Mt 16, 13-20
