Le livre de l’Exode vient de nous dire : « Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas. » C’est déjà bien, mais c’est encore un peu négatif. Le Lévitique fera un pas de plus en affirmant (19,34) : « L’immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un Israélite de souche, et tu l’aimeras comme toi-même. » Ce troisième « tu aimeras » s’ajoute avec bonheur aux deux « tu aimeras » que rapproche l’évangile : tu aimeras ton Dieu, tu aimeras ton prochain, tu aimeras l’immigré. On peut alors se demander quelle est la façon juste d’aimer l’immigré qui réside avec nous.
À l’époque où j’ai commencé à m’intéresser à la condition des immigrés, les travailleurs sociaux se battaient beaucoup pour leur garantir le droit à la différence. Nous estimions que ces personnes devaient pouvoir conserver leur langue, leurs coutumes, leur religion, et les transmettre à leurs enfants. J’aimais beaucoup à ce propos rappeler un souvenir. Dans la petite ville où j’ai fait un stage avant l’ordination, il y avait quelques familles turques. J’entendais assez souvent des gens dire : « On veut bien les accueillir, mais ils devraient s’habiller comme nous ! » Puis, quand j’allais rendre visite à une de ces familles, on m’introduisait dans une pièce où tout le monde était assis à terre et j’entendais le papa dire à un de ses enfants : « Sandalye al ! » Je connaissais heureusement assez de turc pour savoir ce que cela voulait dire : « Va chercher la chaise ! » Et avant que la chaise n’arrive, je me dépêchais de m’asseoir à terre comme les autres (c’est très gênant de dominer ses hôtes du haut d’une chaise). Mais j’étais touché par cet accueil qui tenait compte de ma culture : on avait quelque part une chaise à l’intention de celui qu’on recevait, parce qu’on ne voulait pas l’obliger, justement, à « faire comme nous ».
Assez tôt, cependant, j’ai compris qu’il y avait, à côté de ce droit à la différence, un nécessaire droit à la ressemblance. C’est surtout vrai pour les jeunes qui sont nés ici. Ils ne souhaitent pas être ou rester différents de leurs camarades belges. La culture de leurs parents les intéresse moins que celle dans laquelle ils sont appelés à s’insérer. Ils préfèrent parler le français plutôt que leur langue maternelle. En partie parce qu’il y a moins de honte à faire des fautes dans une langue étrangère que dans sa propre langue. Et ils doivent parfois se battre pour que leur point de vue soit accepté dans leur famille.
L’anecdote de la chaise ne doit pas voiler que le respect du droit à la différence peut aussi, dans certains cas, être une façon de maintenir une distance, une exclusion. J’aime rapprocher ce souvenir d’un autre. J’ai été en relation avec un Marocain qui avait tout juste mon âge, nous étions nés le même jour. Un soir que j’étais chez lui, il m’invite à rester pour le repas. Aussitôt, sa femme se lève pour m’apporter une assiette. Et son mari lui dit : « Mais non, c’est notre frère. » Et j’ai mangé avec lui dans le même plat, à la marocaine. Si la chaise consacre le droit d’être accueilli dans sa différence, sans devoir se déguiser, l’assiette aurait pu souligner que, même accueilli, je restais un étranger. Le plat unique consacrait le droit à la ressemblance.
C’est bien ce que nous dit le Lévitique : c’est comme toi-même que tu aimeras l’immigré. Pas comme un autre maintenu à distance.
frère François
Lectures : Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5c-10 ; Mt 22, 34-40
